Notre expatriation au Canada : de l’enchantement à la désillusion

Photo du Parliament Hill d'Ottawa - blog parentintraining.net

Il nous aura fallu 3 ou 4 ans pour y arriver. 3 ou 4 ans pour réaliser ce doux rêve que nous chérissions, chacun de notre côté, depuis plus de 6 ans.
« À nous le Canada ! », nous exclamions-nous tout bas, comme pour ne pas réveiller de vieilles angoisses qui rafleraient aussi sec notre trésor, déniché à la sueur de notre front.

3 ou 4 ans de démarches à n’en plus finir, à cumuler les déboires, à essuyer les échecs.
Les sifflotements impatients et inquisiteurs de notre entourage résonnaient souvent. Et toutes les secondes, la même question : « Le Canada, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? », comme s’il suffisait de claquer les doigts pour vivre ad vitam aeternam sur le continent américain.

À leur décharge, nous restions vagues sur ces tests de français et d’anglais que nous devions passer, vagues aussi sur nos diplômes à authentifier par un organisme certifié, sur les actes de naissance et les certificats de police à récupérer, sur les pièces d’identité à renouveler, les lettres de recommandation d’anciens employeurs à regrouper, les preuves de fonds suffisants pour une famille de deux puis de trois à avancer, les examens médicaux à honorer et la ribambelle d’autres tâches administratives qui nous coûtaient en temps et en argent.

« Heureux mais vidés » à l’idée d’entrer, enfin, sur le territoire canadien

Alors quand le service d’immigration canadien nous a accordé notre résidence permanente en Ontario pour laquelle nous avions fini par postuler après un projet PVT (Permis Vacances Travail) avorté et un autre, à travers le portail Arrima dédié au Québec, en stand by, nous étions heureux. Heureux mais vidés.

Certains y auraient vu un premier signe annonciateur du désenchantement. À vrai dire, pour qui croit en la bonne ou mauvaise fortune, des signes comme celui-là étaient légion, le plus monumental étant sans doute l’apparition des boutons de varicelle de notre fils la veille du grand départ. Une sorte de force dissuasive, une seconde chance de se rétracter.

Mais laissons de côté la fortune. Notre première erreur a été de ne jamais remettre en question ce rêve que nous nourrissions quand nos vies et nos objectifs étaient bien différents. La seconde a été notre impressionnante crédulité : tout pays, quel qu’il soit, essaie tant bien que mal d’exporter une image attrayante à l’étranger. Pour le Canada, c’est d’autant plus vrai : le pays est immense, la population l’est beaucoup moins et c’est une manne substantielle de travailleurs qualifiés qu’il faut drainer chaque année des quatre coins du monde.

Autrement dit, nous avons bu et mangé la propagande canadienne, objecté l’adage selon lequel « l’herbe n’est pas plus verte ailleurs », quitté une ville que nous adorions pour nous installer avec des œillères outre-Atlantique.

À Ottawa, « nous avions le sentiment de « perdre » sur tout le reste »

À peine quelques jours après notre arrivée, ce que nous refusions de considérer jusqu’alors s’est imposé à nous : en dépit de la cherté de notre loyer et des transports, nous nous y retrouvions en Angleterre sur les plans aussi essentiels que l’alimentation ou la santé. À Ottawa, en revanche, si notre loyer était abordable pour une surface plus importante qui plus est, nous avions le sentiment de « perdre » sur tout le reste : un réseau de transports encore plus coûteux, sous-développé et peu fiable, un budget alimentation à revoir à la hausse pour des produits non biologiques (pour trois, sans viande ni poisson, nous pouvions payer $50 tous les deux jours pour quelques fruits et légumineuses…), un système bancaire d’un autre monde où la plus basique des cartes débit nous était facturée $14 par mois sans possibilité d’achats sur Internet ou la simple inscription de nos noms sur ces mêmes cartes, où les acronymes SWIFT/IBAN/BIC n’évoquent pas grand chose, où les transferts d’argent électroniques se font par INTERAC, d’une adresse e-mail à une autre.

Nous n’avons pas eu, par chance, besoin de nous confronter au système de santé mais savons que d’autres immigrants en ont beaucoup à dire tant ils tombent des nues face aux listes d’attente à rallonge et à la médiocrité des services. 

« Il nous était inconcevable (…) de nous habituer à une vie que nous jugions morne » 

Parmi toutes les pertes à déplorer, la plus grande a été l’inspiration que nous ne trouvions plus. Dans la « nation’s capital », les rues nous paraissaient exsangues, manquaient d’effervescence, bref, la vie n’était plus et il nous était inconcevable de consentir à ce que notre cœur cesse de battre, à nous habituer à une vie que nous jugions morne.

Alors, un soir, après une énième blague que nous savions porteuse de vérité — « Bon, on reste un an, puis on rentre en Angleterre ! » —, nous avons décidé de rebrousser chemin. Il était d’abord question de patienter douze mois avant de réaliser qu’une telle attente relevait de l’absurde : attendre pour quoi ? Pour faire plaisir à ceux qui se moqueraient de nous voir rentrer si tôt ? Mais qu’avions-nous à faire, nous, de ces gens ? Des personnes que nous saurions désolées non pas pour nous mais de ne plus contenter leur soif insatisfaite d’aventures à travers nous. 

Ainsi, hors de nous l’idée d’errer dans les limbes pendant un an. Le départ devait être immédiat.
Le 24 septembre au soir, après plus de deux semaines d’âpres négociations pour rompre notre bail et un trajet en car de deux heures depuis Ottawa pour rejoindre l’aéroport de Montréal, nous avons tourné le dos au territoire de nos « rêves ».  

Une expatriation onéreuse, tant matériellement que mentalement, mais qui aura eu le mérite de disperser l’épais brouillard qui ornait le sommet de notre caboche : c’est en dehors des frontières américaines que nos existences doivent suivre leur cours, dans notre chère et vieille Europe.