Donner naissance : mon accouchement

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Je me souviendrai toujours de cette première contraction, à 5h41, que je prenais alors pour une brûlure d’estomac, qui me pousse à m’extirper du lit et précède la perte des eaux 4 minutes plus tard. La surprise me gagne :  est-ce bien la poche des eaux ? Ou est-ce que, décidément, ma somnolence et mon incontinence prennent le dessus ?

Puis les contractions régulières dès 6h06 que je contrôle avec minutie, au cas où, même si elles ne sont d’abord pas douloureuses puis commencent rapidement à l’être sans qu’elles ne m’empêchent de vaquer à mes occupations.

J’hésite à réveiller mon compagnon tout de suite puis attends une quarantaine de minutes durant lesquelles les contractions sont espacées de 2 à 5 minutes pour l’avertir : le travail a bel et bien commencé, dans peu de temps, nous devrons nous rendre à la maternité.

Ce qui devait être peu de temps finit par être plusieurs heures. Les contractions sont très supportables, nous ne sommes pas particulièrement affolés et arrivons tranquillement à la maternité vers 9h-9h30 où je suis observée pendant près de 2h sous monitoring.

« Je souris trop pour qu’il s’agisse du vrai travail »

Un premier toucher vaginal confirme que le déluge du matin était bien la perte des eaux et que mon col est ouvert à 2 cm. Les contractions sont également très régulières mais les sages-femmes, et notamment une qui estime avec beaucoup de sympathie que « je souris trop pour qu’il s’agisse du vrai travail », décident de me renvoyer chez moi pour que je puisse accompagner la descente du bébé sereinement. Il est de toute façon question que je revienne le lendemain matin 5h pour un déclenchement si je n’ai pas accueilli mon bébé entre temps, ma poche étant rompue.

C’est, curieusement, dès notre sortie de l’hôpital que les contractions s’intensifient. Je me rappelle avoir laborieusement regagné mon appartement, pourtant situé à 300 m.

Une fois à la maison, je me prépare un copieux déjeuner « pour l’épreuve physique » qui va suivre mais suis incapable de prendre ne serait-ce qu’une cuillerée. Je comprendrai plus tard que c’était une chance ; la nature est si bien faite !

Vers midi, la douleur est telle que je suis clouée sur place, c’est-à-dire sur ma chaise. Je me balance de gauche à droite dès lors qu’une contraction m’assaille et abandonne bien vite l’idée de rester debout pour faire progresser le travail. Mon compagnon s’en amuse et me demande « à quel genre de rituel chamanique » je m’adonne. Très vite, ma position devient inconfortable, mes balancements ne sont plus efficaces et je me traîne haletante sur le canapé pendant que mon ami projette de faire une sieste.

« Mes contractions durent désormais 1 minute au lieu de 30 à 40 secondes »

À 14h, je réalise que j’ai accepté la mission d’un client quelques jours plus tôt — malgré mon congé maternité, sans savoir bien évidemment que j’accoucherai les jours suivants — et me suis engagée pour la terminer le lendemain, soit un lundi. Je m’attèle à cette tâche entre deux contractions et m’en acquitte en deux heures au lieu d’une. Il est à présent 16h, mes contractions durent désormais 1 minute au lieu de 30 à 40 secondes et reviennent toutes les 2 minutes, je n’ai donc qu’une petite minute de répit. Ça se corse, mon compagnon se réveille, j’en profite pour lui dire de se préparer à nouveau pour la maternité parce que « je ne tiendrai pas jusqu’à demain dans ces conditions ».

Vers 16h40, au moment d’y retourner, il me demande si je préfère marcher ou prendre un taxi. J’hésite, on n’est pas très loin, je pourrais essayer de marcher mais une nouvelle contraction me terrasse.

Hagarde, je lui somme d’appeler un taxi. Il essaie d’en joindre en vain et se résout à en héler un dans la rue. À son retour, il me trouve affalée sur notre pouf, assoupie. Il m’aide à me relever et à mettre mes chaussures avant de fermer la porte derrière nous.

« La douleur est le sommet d’une montagne »

Le fait même de descendre notre étage, un seul, est un supplice. Je suis obligée de m’arrêter lorsqu’une contraction se présente et m’appuie sur la rambarde pour ne pas m’effondrer. Mon compagnon me soutient, le voisin déboule et me lance un « Hey, are you alright? ».Je lui réponds machinalement, fébrile, « Yes, I am alright, thank you. » Le taxi driver comprend que je suis en plein travail et se précipite pour me soutenir à son tour. Il a visiblement été d’une aide sans faille pour sa propre compagne parce qu’il sait exactement ce qu’il doit dire, m’incite à travailler sur ma respiration et pendant la course d’une minute ou deux qui nous sépare de l’hôpital m’encourage à imaginer que « la douleur est le sommet d’une montagne ». Toute ma force est là : « j’atteins des sommets ». Il nous demande si nous attendons une fille ou un garçon puis nous suggère de l’appeler Gary, comme lui, si c’est un garçon. Il est adorable mais nous n’appellerons pas notre fils Gary. Nous arrivons à Whittington Hospital, il nous offre la course.

À l’accueil, nous apercevons notre voisine qui y travaille. Nous la saluons et lui disons « It’s happening! ». Elle nous souhaite bonne chance avant que nous nous engouffrions dans l’ascenseur en direction du 4ème étage.

« Je suis toujours ouverte à 2 cm »

Les couloirs sont immenses, je dois bien m’arrêter quatre ou cinq fois avant d’arriver à l’accueil de ce qu’on appelle le « labour ward ». L’une des sages-femmes de garde que j’avais croisée la matinée et qui m’avait gentiment dit que je souriais trop pour que ce soit le vrai travail m’aperçoit et me lance : « Déjà de retour ! ». On en rit. Elle nous replace dans la même chambre et pose le monitoring. Elle procède à un nouvel examen vaginal, plus douloureux que le premier, et me décolle les membranes, comme sa collègue quelques heures plus tôt. Je gémis. Les grimaces supplantent les sourires.

Elle m’annonce que je suis à 2 cm. J’hallucine, je suis exaspérée. Il est 17h et je suis toujours à 2. Elle me réconforte, ne veut pas que je perde espoir, me fait savoir que mon col est mou et bien effacé. Mais je ne retiens qu’une seule chose : je suis à 2 et on a tendance à affirmer que pour le premier, le col se dilate d’environ 1 cm par heure. Je suis loin du compte. Je ne pourrai jamais tenir.

Quelques minutes supplémentaires passent. Il fait chaud, je sue, j’ai des spasmes, me mets à vomir. Je n’avais rien avalé, faute de pouvoir, et heureusement. Mon compagnon m’éponge, la sage-femme m’abreuve de mots doux. Elle sort de la pièce puis revient avec une grosse bombonne de gaz pour me soulager. Je ne m’attends pas à ça, j’explose de rire ; la sage-femme me regarde incrédule et me demande une nouvelle fois, amusée, si je souffre vraiment. Une contraction me soulève, je grimace à nouveau. La souffrance est bien réelle, le fait de devoir rester allongée pour le monito amplifie mon mal. Puisque mon accouchement doit se faire entre la fin d’après-midi et le lendemain matin pour éviter à mon mignon toute infection, je suis tenue de rester à l’hôpital. On me change de chambre. Je n’ai plus besoin de rester allongée, je peux un peu plus bouger et je m’en donne à cœur joie.

« Je finis par perdre toute dignité »

Il doit être 18h30 quand une infirmière vient prendre ma tension et se désole de me voir si endolorie. Je l’entends répéter « Poor thing, I am so sorry. I have to do this. Poor thing. » Ma sage-femme revient alors et me donne un anti-vomitif et un dérivé morphinique. Deux piqûres dans la fesse droite.

Son administration est inefficace. Il me paraît même que les contractions sont bien plus déchirantes. Je n’ai pour seul effet que la somnolence : je m’assoupie entre chaque contraction et ne me « réveille » que pour crier lorsqu’une vague m’emporte. Mon ami appuie le bas de mon dos dès qu’une contraction se manifeste. Ça ne me soulage pas particulièrement mais je suis ravie qu’il essaie de se rendre utile, qu’il me soutienne.

Mes aller-retour aux toilettes sont grotesques : j’y reste plusieurs dizaines de minutes parce que je m’endors sur le trône. Mon compagnon doit à plusieurs reprises m’appeler depuis le couloir pour s’assurer que je vais bien. Et me réveillant de ma torpeur, je m’entends lui répondre d’une voix faible « Oui…oui ».

Vers 19h, je perds toute dignité : je ne me déplace plus pour aller aux toilettes. Si du liquide s’échappe, c’est sur mon lit. Ça m’est égal. J’ai les fesses à l’air, le rideau est entrouvert, des personnes vont et viennent et pourraient voir toute ma situation mais ça m’est égal. Je ne fais plus que crier, je délire.

Sous les coups de 20h, chaque contraction me donne envie de pousser. C’est plus fort que moi. Avec le recul, je sais que c’était l’effet de bébé, déjà aux portes de sortie, mais à ce moment-là, je n’y songe absolument pas. Après tout, j’étais encore à 2 cm 3h plus tôt. Je me livre tout entière à la douleur.

« La tête est là »

Il doit être 20h30 ou 20h45 quand mon ami se propose d’aller me chercher un jus de fruit. J’accepte volontiers. Ce qui me semble être 10 minutes plus tard, deux sages-femmes entrent subitement dans ma chambre, je ne sais pour quelles raisons.  J’ai sans doute crié un peu plus fort, en tout cas, quelque chose les a alertées. Elles me demandent si je vais bien et là encore, machinalement, je réponds « Oui, mais j’ai envie de pousser ». Elles m’examinent. À la différence des autres touchers vaginaux, je n’ai pas mal. Pourquoi ? Parce que la tête est là. Elles m’enlèvent ma robe rapidement pour me mettre une blouse de circonstance. Elles sont sur le qui-vive. Il faut m’emmener de ce pas à l’étage inférieur pour que j’accouche. Me retenir est une géhenne. D’autres sages-femmes les aident à prendre mes affaires. Je leur demande « Où est mon copain ?» , ayant déjà oublié qu’il était allé me chercher un jus de fruit. L’une d’elles dit aux autres « Tell the partner we’re heading downstairs ». On m’installe sur un fauteuil roulant et, comme dans les films, me pousse à toute vitesse vers l’ascenseur pour gagner le 3ème étage. Arrivées à la salle, ces sages-femmes me souhaitent bonne chance et passent le relais à celle qui m’aidera à accoucher et que je ne remercierai jamais assez pour son attention et sa gentillesse, pour avoir respecté mon projet de naissance : Lydia.

Entre temps, on a trouvé mon compagnon, il se place à ma gauche. Je suis en position gynécologique mais je m’en fous. J’ai juste envie de pousser.

Il n’y a plus que mon compagnon, Lydia et moi dans la pièce. Parfait. Je demande à Lydia si je peux pousser. Elle acquiesce.

Je pousse de toutes mes forces et suis guidée par des « Keep going, keep going ».

« Une fois la tête sortie, je ne sens plus rien »

Il doit être 21h. Je sens le bébé faire des va-et-vient. Il sort puis remonte, sort puis remonte. Si ça m’agace, Lydia n’est pas inquiète le moins du monde parce que je l’apprendrai plus tard, ces va-et-vient sont bénéfiques : ils préparent mon périnée à la sortie des épaules puis du corps. Elle me propose tout de même de me mettre sur le côté pour que la gravité fasse son œuvre. Je tiens ma cuisse et pousse à nouveau de toutes mes forces. Je sens la tête sortir, sans remonter cette fois. Ça brûle un peu mais sans plus. Je ne ressens plus aucune douleur, uniquement l’envie de pousser.

Mon copain me demande la permission de regarder. Je lui dis qu’il peut bien sûr. Il assiste minute après minute à la progression de son fils hors de ma cavité utérine. Une fois la tête sortie, je ne sens plus rien. Je ne sens pas son corps, j’ai juste le temps d’ouvrir les yeux pour constater que Lydia l’a mis dans mes bras. Mon ami est ému. J’accueille mon bébé avec des « Mon boubou, mon boubou ». Lydia est émerveillée, elle me demande si ça veut dire « bébé » puis répète avec son accent anglais « Bébé ». Conformément à mon souhait, elle attend que le cordon ait cessé de battre pour proposer à mon ami de le couper. Bébé n’avait pas une goutte de sang sur le visage mais je lui demande quand même si j’ai une déchirure quelconque. Lydia me sourit, je n’en ai aucune.

Une nouvelle poussée pour le placenta avant d’être laissés seuls pendant près de 3h pour faire connaissance.

Un dimanche du mois d’août, 21h17, à jamais.

Article initialement publié sur Instagram